Francis Joyon

Francis Joyon, un navigateur en harmonie avec les éléments

Il suffit d'écouter Francis Joyon pour comprendre que cet homme n'est pas totalement fait du même bois que les autres. Sa carrure de bûcheron, accompagnée de la réserve habituelle de bien des gens de mer s'accompagnerait volontiers d'un timbre de baryton, économe de paroles. A rebours de cette image superficielle, la douceur de sa voix de même que son caractère posé, témoignent bien que le bonhomme est plus complexe et que les images d'Epinal ne suffiront pas pour appréhender pleinement la personnalité du navigateur. «Je crois que j'ai gardé une part du caractère rebelle de ma jeunesse...»
Francis Joyon

Cette jeunesse campagnarde lui a forgé un appétit de liberté indéniable, mais aussi un amour immodéré de la nature. Au bout du compte, que le jeune homme de la campagne beauceronne se retrouve à faire ses gammes sur les bancs de quart des Glénans puis d'autres écoles de voile dans la foulée n'est pas illogique. « Je n'avais rien programmé, mais le milieu marin était conforme à l'idée que je me faisais de la nature... » Il y fait là ses apprentissages, à une époque où l'esprit de liberté et de responsabilité n'a pas encore été tué par les désormais immuables principes de protection. Dès lors, Francis Joyon, le terrien, ne cessera plus de naviguer. Convoyages en tous genres sur toutes les mers du globe... il engrange les milles avec appétit.
Sa première incursion dans le monde de la course au large est, somme toute, conforme à son parcours. Quand d'autres courent les réceptions et les officines parisiennes dans l'espoir de dénicher le partenaire qui leur permettra de réaliser leurs rêves, il récupère deux anciens flotteurs de l'ancien catamaran Elf Aquitaine pour bricoler un nouveau bateau. « Voir ces deux coques qui partaient à l'abandon sur le port de la Trinité sur Mer m'était insupportable. Et puis, il faut relativiser ma démarche : c'était encore l'époque des pionniers où toutes les voies pour être sur une ligne de départ étaient bonnes. » Mais finalement, cette navigation où l'efficacité n'est pas tributaire d'une débauche de moyens, forme les prémisses d'une certaine manière de réaliser ses projets qui trouvera son achèvement dans son record autour du monde.

Autres temps, autres moeurs, petit à petit, avec la professionnalisation du monde de la voile, les budgets tendent à enfler, comme les métiers évoluer. On ne demande plus au marin de savoir naviguer proprement, mais accessoirement d'être capable d'enfiler les bons mots sur un plateau de télévision, de devenir un portedrapeau de la marque... S'il en comprend les contraintes, Francis Joyon n'en est pas prêt pour autant à en accepter toutes les compromissions. Beaucoup en auraient tiré la conclusion qu'il était temps de se retirer de ce monde où les intérêts médiatiques prennent le pas sur le sportif. Pas lui... Sa rencontre avec Paul Vatine, autre navigateur atypique, enfant des faubourgs du Havre, le confortera dans le fait qu'il existe aussi une voie personnelle à tracer dans le petit monde de la course au large. Il le prouvera en s'imposant en 2000 dans l'Europe 1 Star, la transatlantique en solitaire, au nez et à la barbe de concurrents bien plus huppés et autrement mieux fortunés...

Mais le terrain de jeu des courses transocéaniques lui semble de plus en plus étroit. Ce qui le titille, c'est le record absolu, celui d'un tour du monde en solitaire et sans escale.
Ce sera à bord de son premier trimaran géant, l'ancien « Sport Elec » devenu IDEC, conçu pour un équipage de six à sept personnes, et boucle son premier tour du monde en un peu plus de 72 jours. Comme par chance, Ellen MacArthur améliorera, dès l'année suivante, la performance à bord d'un trimaran spécialement conçu pour l'opération. Pas question de se reposer sur ses lauriers, la chasse au record est à nouveau lancée : Francis n'aura de cesse de reprendre son bien à la barre d'un bateau dont il aura pensé les moindres détails. IDEC est un bateau d'une simplicité absolue : pour la première fois peut-être, le navigateur aura pu pousser les feux de sa logique jusqu'au bout. Le résultat est là : auteur d'unenavigation limpide, il explose à nouveau le record en 57 jours 13 heures 34 minutes et 6 secondes. Il suffit de se souvenir que quelque dix ans plus tôt, la barre des quatre-vingt jours en équipage venait d'être franchie, pour mesurer l'exploit majuscule.
Francis Joyon, lui, préfère parler d'un projet bien pensé, d'une navigation en harmonie avec les éléments : « Quand on est en phase avec son bateau, les choses deviennent plus simples... » Oubliant peutêtre juste de reconnaître que naviguer ainsi demande non seulement une certaine force de caractère mais aussi d'avoir su détecter très tôt quelles perspectives pouvait offrir un mode de navigation qui ne fait que peu de concessions à sa propre philosophie de vie. Aller au bout de ses convictions, pour peu qu'on le fasse avec un tant soit peu d'intelligence, peut fabriquer des miracles.

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